2/4 - A la conquête de Paris...

 

Noël Roquevert

Noël Roquevert...

Décidément cette perspective de faire carrière dans le monde médical n’emballe pas vraiment Gérard Barraillé. Il prend conseil auprès d’une comédienne devenue professeur au conservatoire de Toulouse. Elle s’appelle Camille Ricard et l’incite à monter sur Paris, avec un message de recommandation pour un de ses amis. « L’ami en question était le merveilleux Noël Roquevert ».

Avec le recul, Gérard nous confiera : « Aujourd’hui encore, je me demande ce qui m’a pris de tout abandonner, comme ça, tout d’un coup…».

Quoi qu'il en soit, suivant le conseil de Camille, le voici qui débarque à l’Hôtel du Gros Caillou: « Un ami me l’avait signalé bon marché mais … sans salle de bain ! ». Le premier jour, il a déjà la nostalgie du pays et son premier repas, une saucisse toulousaine, le rend malade pendant trois jours … Bons débuts !

A Paris, il ne connaît personne à part Paul Andréota qu’il a rencontré pendant son adolescence, et Noël Roquevert à qui il va se présenter.

Celui-ci,  de façon très sympathique, lui fit travailler quelques scènes. « Il me donna tous les conseils que le grand comédien qu’il était pouvait me donner. ». Mais, un jour, son mentor part en tournée, le prévenant : « Tu vas devoir te débrouiller tout seul. Il y a un professeur; c’est le meilleur professeur de Paris. Certains le disent fou,  mais si cela est vrai, c’est un fou de génie . Il s’appelle René Simon. Je vais lui téléphoner. Tu vas passer l’examen d’entrée à son cours d’art dramatique ».

Chez René Simon...

Marcel Achard et Gérard Barray

C’est dans le rôle d’Oreste qu’il passe l’audition. « Je me souviens de cette première audition. René Simon m’observa un moment en silence, de son regard en vrille, puis laissa tomber : ‘ C’est très mauvais, tu as un accent épouvantable, mais tu as un physique et tu es sympathique ’…La première fois que j’ai dû demander à une élève de me donner la réplique, c’était à Geneviève Cluny. Je l’avais déjà vue au cinéma surtout dans des “réclames” comme l’on disait à l’époque, qui passaient sur grand écran pour une marque de dentifrice …pour moi c’était une vedette et j’ai à peine osé lui parler… »

Quatre ans plus tard, il décrochera le prix du jury. C’est Marcel Achard en personne qui le lui remettra en 1955; un diplôme qui, pour le jeune comédien débutant qu’il est, représentera  une grande fierté et un formidable espoir.

« L’ambiance au Cours Simon  était formidable ». Ses condisciples se nomment, entre autres, Claude Berri, Serge Rousseau, Jean-Pierre Cassel, Gérard Lebovici, Marie Mansart, Michèle Méritz« C’est aussi chez René Simon que je rencontrai  Marcel Bozzuffi, qui devint et resta mon ami jusqu’à sa disparition prématurée ». Marcel et Gérard tourneront ensemble, en 1968, dans Béru et ces dames d’après une aventure de San Antonio, le célèbre personnage créé par Frédéric Dard.

Gérard garde également un souvenir affectueux de Madeleine Clervanne, professeur à l’époque,  qui l’aimait bien, et qu’il retrouvera plus tard dans le film Gibraltar. Parallèlement, avec Serge Rousseau vont se tisser des liens d’amitié et de complicité artistique.

C’est juste à ce moment là que Gérard Barraillé va devenir...

Finalement, c’est lui qui aura choisi de raccourcir tout simplement son patronyme: « Ma mère me suggère ‘Gérard Garonne’…et je lui réponds: Pourquoi pas ‘Gérard Tarn-et-Garonne’ ?) »...

 

Gérard Barray et Serge Rousseau

La période cabaret...

Serge Rousseau, qui vient de nous quitter, est un comédien que les fidèles visiteurs de L’Encinémathèque connaissent déjà... Mais laissons à Serge, puis à Gérard, le plaisir de parler de cette époque :

« De temps en temps, René Simon organisait une audition où les élèves étaient libres de “travailler“ ce qu’ils voulaient. Un jour, devant les deux cents élèves, je prends mon courage à deux mains et je récite un des poèmes que j’avais écrits pour le cabaret (car dans mon répertoire, en plus des chansons, j’avais un ou deux poèmes)… Enorme succès ! René Simon m’a félicité. Quelle révélation pour moi ! Le soir même, un élève du cours que je ne connaissais pas, me proposait de mettre mes textes en musique. Il s’appelait Gérard Barraillé. Sous le pseudonyme de Gérard Barray, il est devenu célèbre depuis…
Nous nous sommes très bien entendus, et nous avons décidé de nous produire ensemble dans les cabarets. Seul, cela m'ennuyait, mais en duettistes, c’était beaucoup plus drôle. Notre numéro n’était pas trop mauvais mal et nous étions souvent engagés. Nous avons travaillé ainsi deux ou trois ans.
Gérard était très beau: il a tout de suite travaillé pour le cinéma. Il n’a plus eu le temps, ni peut-être l’envie, de poursuivre l'aventure. Cela m'a fait un choc; j’aimais bien le tour de chant, mais le présenter tout seul ne m’enthousiasmait guère… »
(Serge Rousseau, Comédiens: du rêve à la réalité)

Version de l'interessé:

« Serge Rousseau écrivait de jolis poèmes; je jouais du piano. Nous décidâmes de marier les deux. Et pourquoi n'interpréterions nous pas nos créations nous-mêmes ?
Et nous voilà répétant un duo rappelant Pils et Tabet, ou mieux, Charles et Johnny (formé par Charles Trénet et Johnny Hess). C’était jeune, c’était frais, c’était charmant. A l’époque, il y avait, à Paris, beaucoup de cabarets de chansons où se produisaient et de jeunes chanteurs inconnus – comme Serge et moi -, et des noms déjà confirmés qui attiraient davantage le public. On ne devenait pas une star de la chanson du jour au lendemain, comme c’est le cas aujourd’hui. Il fallait faire ‘ses classes’ devant le public avant d’enregistrer un disque.
Pour trouver de jeunes talents, les patrons de cabaret organisaient une audition tous les mois. Serge et moi n’en rations pas une !
C’est grâce à ces auditions que nous avons débuté au Village, rue Gozlin, en compagnie des Frères ennemis, de Jean-Claude Darnal, de Guy Béart.
Puis nous avons ‘essuyé les plâtres’ chez André Pasdoc, avec Charles Aznavour en vedette, au College Inn, avec Fernand Reynaud, à l’Ecluse avec Barbara.
C’est chez Milord l’Arsouille, le cabaret de Francis Claude (acteur, animateur, chansonnier) que je rencontrai pour la première fois Jacques Brel dont les chansons commençaient à être chantées par quelques-uns (nous devions nous rencontrer à d’autres reprises), tandis qu'au piano, un certain Serge Gainsbourg débutait sa carrière…»

Les routes des deux duettistes se séparent donc. Serge Rousseau, lauréat du prix Bernstein, décroche un rôle au théâtre. Gérard, de son côté, fait ses premiers pas officiels de comédien sur la scène du théâtre Hébertot. Le soir, il continue à chanter en solo, s’accompagnant au piano, à l’Echelle de Jacob dont   la propriétaire, Suzy Lebrun, aura permis à nombre de futures vedettes de démarrer: « J’en devins un peu le pilier, en compagnie de ma grande amie Ginette Garcin ».

 

La porte s'ouvre...

Edwige Feuillère et Gérard Barray

A cette époque, il vit dans un minuscule appartement parisien, avenue Félix-Faure. L’exiguïté de son logement ne l’empêche pas de recevoir la visite de bons et fidèles copains de Montauban, comme Henri Barrié que Gérard nous évoquera certainement avec son cœur et son coup de plume bien à lui. Au milieu des années 50, il fait de la figuration et décroche quelques rôles au cinéma, évoqués dans les pages consacrées à sa filmographie.

Le comédien Christian Lude le remarque au Cours Simon et le recommande pour le rôle de Lord Darlington aux côtés de Pierre Vaneck dans l'Eventail de Lady Windermere, au théâtre Hébertot. Il passe alors une audition devant Marcelle Tassencourt, qui met en scène la pièce. On lui promet l'engagement. Quelle chance pour le jeune acteur qu'il est  ! Mais il apprend un peu plus tard, par Le Figaro, que François Perrot a obtenu le rôle ! Qu'il tint « ...magistralement d'ailleurs ! » ! Il saura par la suite que l'on n'osa point faire débuter au théâtre un type qui venait du music-hall. Par un curieux concours de circonstances, il reprendra par la suite un autre rôle dans la même pièce, celui de Pierre Vaneck pris par le tournage d'un film...

Mais il n'aura pas été de la générale...

Détail cocasse  : Pierre Vaneck étant blond, il lui fallut se faire teindre les cheveux: le résultat ne fut pas merveilleux… Il se souvient encore de sa tignasse “queue de vache” !

Edwige Feuillère vient voir le spectacle, le remarque et note sur son petit carnet personnel: « A revoir quand il aura des cheveux d’une couleur normale » ! Il faut noter que les jeunes partenaires de la belle comédienne auront tous des problèmes capillaires quand il s’agira de jouer avec elle ! Jean-Claude Pascal en témoigne dans son livre, Le beau masque.

Voulez-vous plus de précisions? Laissons la parole à l'intéressé...

"Je reprends le rôle de Pierre Vaneck, celui de Lord Windermere. Ainsi, pour ma première apparition en scène, je tiens le rôle principal (pas si mal?).

A la fin des représentations au Théâtre Hébertot (cheveux queue de vache, c´est là qu´Edwige m´avait repéré), le spectacle ayant eu un gentil succès, il est repris au Théâtre Daunou (cheveux blond platine) par les époux Sancelme (directeurs-propriétaires) où nous finissons la saison.

Bien des années plus tard, je retrouverai le Daunou avec Corinne Marchand pour ‘La Complice’».

Gérard Barray

La grande comédienne a, en effet, l’intention de reprendre la pièce de Jean Cocteau, l’Aigle à deux têtes » quinze années  après l’avoir interprétée avec Jean Marais. « Elle avait encore l’âge pour jouer la Reine mais Jean ne pouvait plus tenir le rôle du jeune anarchiste ».

Une autre occasion l'amène à reprendre le rôle que tenait son camarade Jean-Pierre Cassel (appelé en Algérie), dans la pièce Les enfants d’Edouard, au théâtre des Variétés, avec Denise Grey.

Il espère continuer ainsi sur sa lancée ...Oui mais ...