4/4 - « La gloire, c’est fragile comme une bulle de savon … »

 

Edwige Feuillère et Gérard Barray

La gloire?

Au bout de 12 années de cinéma  très riches en événements, où en est la carrière de Gérard Barray ?

« Comment votre carrière a-t-elle pris fin, me demanderez vous ? J’aimerais vous donner une explication claire, nette et précise, j’en suis incapable… Je dirais même que “je n’ai rien compris au film…”. Pendant 12 ans, j’ai tourné au moins deux films par an et j’avais presque toujours deux contrats signés d’avance… Tout à coup, le train s’arrête… Je paye sûrement certaines de mes erreurs (celles de mon agent ?). Je n’appartiens à aucun groupe, à aucune bande à la mode. Je suis discret. J’ai refusé des films (énorme “connerie” que Jean-Paul Belmondo n’a pas commise, par exemple !) »…

C’est ainsi qu’il a refusé, sur les conseils de son agent le film Cyrano et d’Artagnan: « Et dieu sait si j’avais envie de le faire à cause du nom et du renom du metteur en scène, Abel Gance. Je venais de terminer Les Trois Mousquetaires et mon agent m’a dit : ‘Ne faites pas ça ! Sinon vous allez faire d’Artagnan toute votre vie’… J’ai fait les Pardaillan ensuite, cela n’aurait rien changé à ma carrière et surtout j’aurais eu le bonheur de tourner avec Abel Gance. C’est donc Jean-Pierre Cassel qui a eu le rôle ».

Et puis… « J’ai commis l’énorme erreur de n’avoir pas suivi les conseils d’Edwige Feuillère qui, dans les lettres qu’elle m’écrivait pour me féliciter de mes premiers rôles au cinéma, ne manquait pas de me demander : ‘Gérard ! Et le théâtre ?’ Eh oui ! Le théâtre ! Pour jouer une pièce pendant une saison, il fallait sacrifier deux films… »

Enfin, il y a l’étiquette ! La fameuse étiquette du bretteur, du mousquetaire, fichée dans la tête des producteurs non imaginatifs … Finalement, peut-être en a-t-il été victime: « Les choses se seraient-elles passées de la même façon si le film d’Astruc, Flammes sur l’Adriatique, avait eu du succès ? Si le film de Michel Deville, Tendres Requins, était sorti ?… Si ma grand-mère avait fait du vélo ? »…

Raymond Borderie, père de Bernard, qui devait assurer la sortie et la promotion de Week-end à Elena, fait faillite, entraînant Gérard, malheureux producteur, dans la catastrophe…

Propriétaire de la société Prodis, il a produit des centaines de films dont « le salaire de la peur » avec Charles Vanel et Yves Montand, « les Trois Mousquetaires » et la série des « Angéliques »…

« Les banques qui nous avaient fait des avances en exigeaient le remboursement immédiat. J’étais ruiné ».

Retour au théâtre

« Je revins au théâtre (un peu tard sans doute, et par nécessité)… »

C’est le talentueux metteur en scène et comédien Michel Roux, apprécié du public de la télévision, qui va faire appel à lui à plusieurs reprises. Les téléspectateurs auront le plaisir de retrouver Gérard dans de bonnes pièces sur des scènes parisiennes et à la télévision dans la fameuse série Au théâtre ce soir. « Pierre Sabbagh et Jean-Jacques Bricaire m’avaient pris en amitié… ». Qu’ils en soient remerciés…

Dans la suite de ces nombreux rôles, Gérard se joint à la Compagnie Dramatique d’Aquitaine. Il est de la distribution de La Tour de Nesle, avant de participer, sous la houlette de Jean Gosselin, à une tournée qui l’emmènera jusqu'aux Antilles. Nous sommes au milieu des années 70…

Sous le soleil de Pointe-à-Pitre…

« Un pet de La Soufrière… »

« Je tombai amoureux des pays de l’éternel printemps. Quand je suis rentré à Paris, j’ai placardé mon appartement de photos magnifiques, merveilleuses…jusqu’au jour où j’ai convaincu mon épouse d’aller y faire un tour ».

La petite famille (Gérard, son épouse Térésa et ses enfants Marie et Julien) y passera trois ans de bonheur : « Mon fils Julien a passé trois ans pratiquement pieds nus et en maillot de bain avec ses petits copains créoles … ».

C’est à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, que Gérard  fonde et dirige, à la demande de Michel Bangou, un atelier-théâtre à la Maison de la Culture de la ville: « Pendant un an, je vais former des comédiens et des comédiennes, et monter Le métro fantôme de Leroy Jones… ».

Peu après, son ami François Patrice lui demande de prendre la direction du Foufou, la discothèque d’un grand hôtel. Par ailleurs, il organise avec son épouse des expositions de peintures naïves haïtiennes, ouvre deux boutiques de souvenirs et un restaurant espagnol …

Sportif, il apprend à piloter et aime faire des balades sur son bateau …

Durant l’année 1976, le volcan qui domine l’île sort de sa léthargie: « Un énorme pet de la Soufrière et la peur des cyclones, firent que ma femme me demanda de rentrer en Europe. Je n’avais pas l’intention de revivre la vie d’une grande ville. Je mis comme condition de nous installer sur la Costa del Sol ».

 
Une vue de Marbella

Marbella…

« Nous voilà depuis près de 30 ans à Marbella [Photo fournie par Julian Barray, fils de Gérard] …Activités diverses, farniente. Qualité de vie certaine… A notre arrivée, j’achète un local dans un complexe qui deviendra plus tard l’hôtel 5 étoiles Puente Romano. J’y créé mon club, le club Gérard Barray. Musique …»

Gérard accompagne au piano son épouse qui chante…Joli succès… Juste au-dessous de leur local, Régine ouvre sa discothèque. Voici la vie mondaine et noctambule, la jet set: « Pas vraiment ma tasse de thé ».

En 19xx, Gérard vend son local au groupe saoûdien qui était déjà majoritairement propriétaire…

« Lassés par la vie de nuit, nous rentrons dans l’ombre …On y est bien, au frais… Nous trouvons enfin le repos que nous étions venus chercher. Ma femme ouvre une boutique, moi je construis deux maisons, fais dans l’immobilier deux petits tours et puis m’en vais (pas facile de cohabiter avec des caïmans).
Je tourne encore pour des amis (Diard, Isasi), tournicotte pour d’autres, donne la réplique à Ben Kingsley et à Saffron Burrows. Le jeune et génial Amenabar me donne un beau rôle dans son deuxième film, Abre los ojos / Ouvre les yeux…»

 

"le Héros de l'Amour"

Article composé pour la Compagnie des écrivains de Tarn-et-Garonne (Cliquez sur l'article pour l'escamoter / Click to mask)

MOUNTALBA VILO QU’ES TAN POULIDO

Ma mère était montalbanaise, mon père mazamétain. Le hasard me fit naître en terrain neutre, à Toulouse, le 2 novembre de l´année 1931, jour des défunts. Ma grand-mère m’a raconté qu’à la campagne, on laissait mourir les enfants qui étaient nés ce jour fatidique, car c´était la nuit "qué las amos se passetjan" ! Elle a sauvé plus d’un de ces trépassés en herbe !. J´avais quatre ans lorsque ma mère, peu partageuse, décida d´abandonner mon père à ses activités extra-matrimoniales, pour rejoindre le berceau de nos ancêtres. Je lui pris la main et découvris celle qui serait désormais, et pour toujours, MA ville : Montauban.

Nous débarquâmes tous deux chez ma grand-mère, Marie Racassé, qui louait rue des Cambis une agréable maison à la famille Débia. Elle y vivait avec mon arrière-grand-mère, bonne-maman Noëmie, et une nièce qu´elle avait recueillie alors qu´elle était orpheline et qui avait été élevée avec ma mère (qu´elle considérait comme sa sœur) : ma cousine Gisèle, aujourd´hui encore bien pimpante à ses 94 printemps. Marie Racassé, que je baptisai « Mémère » exerçait la profession de sage-femme. Elle était honorablement connue dans toute la ville.

On me mît sans tarder à l´école maternelle des sœurs Golfié. Cette authentique institution montalbanaise était située derrière l´Ancien Collège, l´entrée des élèves se trouvant face au parapluie Ligou aujourd´hui disparu. Elle avait deux particularités, cette école : on y obligeait les enfants à se vouvoyer (plus de 70 ans après, je vouvoie ma chère Madeleine Soulié -à cette époque Vespérini- alors que tout mon entourage la tutoie !) et on les promenait une fois par semaine à travers la ville, agrippés à une interminable corde de couleur rouge vif qui faisait dire aux Montalbanais et aux Montalbanaises qui voyaient passer cet étrange équipage coloré et piailleur : « Tiens, voilà les enfants de l´Ecole Golfié qui passent …» Notre promenade consistait à remonter la rue Saint-Louis (aujourd´hui de la Résistance) pour rejoindre le Jardin des Plantes.

De l´école Golfié , je passai à l´externat Saint-Jean (que l´on appelait plus communément « L´école du curé ») et devins « clergeon » à l´église Saint-Jean Villenouvelle, elle aussi notre voisine. A onze ans, je pris le chemin du lycée où je terminai mes études secondaires.

Vois-tu, Montauban, ma jolie ville, je ne t´aime pas seulement pour tes joyeuses briques roses, pour ton musée Ingres et ta place Nationale, je t´aime parce que tu es la gardienne de mes souvenirs d´enfance, le témoin de mes passions et de mes désespoirs. Je t´aime parce que tu m´as vu rire et que tu m´as vu pleurer. J´aime ton lycée Ingres où a fleuri mon amitié avec André Sarda, Guy Fourcade et Henri Soulié ; j´aime ton faubourg du Moustier où Henri me présenta un jour à Hugues Panassié, chez qui j´ai connu la belle musique de jazz qui m´a fait swinguer de bonheur tout au long de ma vie et dont les amis devinrent, bien que plus âgés que moi, les miens : Paul Andréota, Pierre Artis et mon -notre- grand Henri Barrié, roi de l´humour cinglant, prince de « l´intra-veineuse » (comme il disait lui-même). J´ai passé des heures à admirer les merveilles de ton Bazar Montaut (aujourd´hui disparu) dont un des derniers représentants, Gérard, est devenu mon ami et que j´ai hébergé à Paris. J´aime ta rue du Général Sarrail pour y avoir joué du jazz avec Eric Bouët (petit-fils du général) qui tenait la clarinette, André Serres la guitare, Henri Soulié la batterie et ton humble serviteur, le piano. Cette petite formation devint le « Quartette du Hot Club de Montauban ». J´aime ton Théâtre municipal (aujourd´hui Olympe-de-Gouges) où j´ai vu représenter pour la première fois les grandes oeuvres classiques du théâtre français, où je me suis émerveillé devant les premiers films en couleurs qui nous venaient d´Amérique (« Le bandit bien-aimé » étant un de mes favoris) et où j´ai découvert l´orchestre de Ray Ventura avec André Paquinet au trombone, « Coco » Aslan à la batterie et un tout jeune Henri Salvador chantant, grattant sa guitare et jouant des sketches irrésistibles. Je l´aime par-dessus tout, ce théâtre, pour avoir pu, grâce aux « Amis du Théâtre de Montauban », y représenter mon « Héros de l´amour » mis en scène par mon ami François Soulié, fils d´Henri (chez nous, l´amitié se transmet de génération en génération). J´aime ta rue de la "Rép" que des petits groupes de garçons et de filles "montaient" et "descendaient" inlassablement et dont le regard luisait lorsque deux d´entre eux s´étaient choisis !

Ma chère ville, j´ai, moi aussi, connu tes allégresses et tes moments douloureux, ce qui nous a rendus très intimes. Loin, dans ma mémoire, j´entends le claquement des bottes allemandes sur l´asphalte durci de l´hiver montalbanais, regagnant de nuit leur caserne : je me réveillais en sursaut et mon cœur d´enfant se serrait, alors que je me recroquevillais dans mon lit sans trop comprendre pourquoi. J´ai crié ma joie dans tes rues à la Libération, j´y ai pleuré aussi devant le triste cortège des jeunes filles et des jeunes femmes dont on avait tondu le crâne, simplement parce qu´elles avaient préféré l´amour à la guerre, et que l´on exposait à la vindicte publique. Vies brisées, foutues. J´ai dansé au son de l´accordéon d´Edouard Duleu et de la guitare de Montagne, le gitan inspiré, dans les fêtes de quartier retrouvées, les "botos" que nous, les jeunes n´avions pas connues. C´est à la "boto del rafe" (ou peut-être ailleurs, mais qu´importe ?) que j´ai ressenti mes premières ivresses : je veux dire mon premier "mousseux" et mes premières amourettes. Plus tard, à peine adulte, j´ai connu le triste chemin du cimetière vers lequel j´accompagnais un petit cercueil tout blanc.... Et puis j´ai dû te quitter, ma chère ville, pour des cieux bien moins hospitaliers, je veux dire avec lesquels je n´avais aucune intimité, pour y vivre ma vie d´adulte. Depuis, je ne manque pas de te visiter régulièrement pour respirer dans tes murs l´agréable parfum du temps passé. De toute façon, ma dernière visite sera pour toi. Je t´en donne l´adresse, à tout hasard : Caveau de la famille Racassé, allée des Bergeronnettes.

(©Gérard Barray, Marbella, 14 décembre 2007)

N.B. : Pour ceux qui, trop jeunes, l´ignoreraient, mon nom est Barraillé, de l´occitan "barral" qui signifie baril, tonneau. "Lou barraillé", c´est le tonnelier.

On revient toujours vers ses racines …

En 1992, Gérard a le plaisir de jouer “son” Héros de l’amour au théâtre Olympe de Gouges de Montauban.

Depuis, il vit donc en famille dans le sud de l’Espagne, ce qui ne l’empêche pas de revenir régulièrement en France, pour y  retrouver ses amis, sa ville, son terroir, ses souvenirs d’enfant…

Oui ! On revient toujours vers ses racines. La preuve … 

(Nous remercions la Compagnie des Ecrivains de Tarn-et-Garonne qui nous a permis, avec son auteur, de reproduire cet article original.)