N´est pas Montalbanais qui est né à Montauban …

 

 

Notre ami Henri …

Henri Barrié

Du petit groupe d´amis unis par l´amour du jazz issu de nos rencontres chez Hugues Panassié dont j´étais le benjamín, émergeait - si j´ose dire ! - le grand Barrié (2 mètres !). Notre ami Henri. Pour la famille Labro, “L´Echassier” . Je dis “pour la famille Labro”, car jamais un Montalbanais n´a employé le mot “échassier” pour désigner notre ami Barrié. Seul Philippe Labro lui a donné ce surnom dans son roman intitulé «Le petit garçon» dont l´action se situe à Montauban, pendant les années de guerre. Il était très jeune, Philippe Labro, lorsque les évènements qu´il décrit dans ce livre se produisirent. Il était trop jeune pour avoir connu personnellement Henri Barrié et son groupe d´amis. On lui a donc “raconté” Henri Barrié et il est tombé dans le piège que tendent les petites villes de province et les “bien pensants “ aux petits garçons. Le grand Georges Brassens a fort bien décrit cette mentalité rétrécie :

"Non, les brav´s gens n´aiment pas que
L´on suive une autre route qu´eux"…

Comme vous y allez, monsieur Labro …

Et voilà notre petit groupe qui devient ceux que mon père appelait “les fruits secs”. Un certain Barroyer (il s´agit évidemment de moi pour la similitude de nom et l´amitié qui me liait au “grand”) est traité de "gommeux aux yeux vides". “Gommeux”, je veux bien; “aux yeux vides”, là, vous y allez fort, Monsieur Labro et je crains que vous ne fassiez sourire les personnages que j´ai eu l´occasion d´interpréter au cinéma. Mais , voyez-vous, je vous pardonne. De même que je vous pardonne toutes les inexactitudes qui parsèment votre texte (après tout, ce n´est qu´un roman) . Je vous pardonne d´appeler “Café  Delarep” le “Café de l´Europe” qui est à l´angle de la rue de la République (rue de la Rep, pour les Montalbanais) , de situer le Théâtre Municipal près de la Préfecture ou Saint Martial dans la plaine de l´Aveyron, je vous pardonne même, bien que cela m´attriste, le mépris que vous affichez pour ma bonne ville et ses habitants. Vous parlez de la "petite ville et son pauvre collège de filles" (le Lycée Michelet), à propos du stade-vélodrome de Sapiac, la fameuse “cuvette” vous affirmez qu´elle est construite de bric et de broc. Quant à la piste où se déroulaient les courses de vitesse à vélo (auxquelles j´ai si souvent assisté) , vous prétendez qu´elle est recouverte d´un "vilain goudron noir" ! ( pas très pratique pour les coureurs!) . Quant aux Montalbanais, ils représentent “une humanité bistre, noiraude, bavarde et faraude, courte sur pattes”… (comme vous y allez!) . Vous mêlez les personnages d´ Hugues Panassié et d´Henri Barrié ? Qu´importe ! C´est Hugues qui possède les milliers de disques, c´est lui qui voyage à New- York en 1938 où il produit et supervise les fameuses séances Ladnier-Mezzrow-Bechet et c´est lui qui a  rencontré là-bas de nombreux musiciens de Jazz dont il devient l´ami. Là aussi je vous pardonne, je suis magnanime, je vous pardonne tout. Ou presque. Oui, presque, car je ne vous pardonne pas d´avoir donné de mon ami Barrié une image fausse et insultante. Je ne vous pardonne pas de l´avoir traité de "prince de la négation", de "bon à rien", de "grand échalas pervers  qui tient des  propos crapoteux" . Çà, Monsieur Labro, je ne vous le pardonne pas. Je vais vous raconter “mon” Henri Barrié.

Eloge de la paresse …

Henri Barrié et Gérard Barray Il ne vivait pas avec sa mère, comme vous le prétendez, mais avec son frère qui exploitait une petite propriété familiale dont ils avaient hérité et qui leur permettait de vivoter. Il ne venait pas de Paris, il était bel et bien né dans le Tarn-et-Garonne dont il avait le bel accent chantant. Doué pour les mathématiques il avait, après son bac de math élem , commencé une licence de maths tout en étant pion au Lycée, ce qui lui permettait de gagner quelques sous.  Son amour du Jazz l´avait conduit vers Hugues Panassié qu´il accompagnait aux concerts aussi bien qu´à la messe du  Dimanche. Grand pourfendeur de bourgeois qu´il aimait mystifier, prince de la rigolade, glandeur (oui, glandeur, Monsieur Labro, comme moi et comme beaucoup d´autres qui revendiquons cet état sans pour cela permettre qu´on nous le jette à la figure comme une tare), grand échalas affectueux et altruiste  (combien de fois n´a-t-il pas, à Ardus-Plage où il adorait - grand saurien paresseux - faire bronzer sa maigreur nonchalante au soleil du mois d´Août, d´un crawl impeccable et rapide, tiré de l´eau les malheureux que les tourbillons de l´Aveyron entraînaient impitoyablement vers le fond). Il tient des propos décapants, dérangeants, mais toujours intelligents. Son humour était  permanent, percutant, impitoyable parfois, lorsque, étant attaqué , il balançait ce qu´il appelait une “intra-veineuse” qui laissait son adversaire pantois. Mais nous n´étions pas les seuls à apprécier ses réparties. Laissez-moi vous conter une anecdote qui, j´en suis sûr, va beaucoup vous plaire …

Une anecdote …

Il y avait peu de temps que j´étais “monté” à Paris lorsqu´Henri m´annonça sa venue pour un concert de Louis Armstrong. J´occupais un minuscule logement Avenue Felix Faure qu´il fallut accommoder pour qu´il puisse y intégrer sa longue carcasse filiforme. Nous y parvînmes et, pendant quelques nuits, enroulé dans son sac de couchage, il occupa le sol de mon maigre logis. Il était arrivé  deux ou trois jours  avant la date du concert pour, disait-il, “s´habituer à l´air de Paris”. Curieusement, pendant ces deux ou trois journées, il ne mit pas le nez dehors, consacrant tout son temps à des tâches ménagères. En effet, pour les grandes occasions, Henri troquait son béret pour le large chapeau que coiffaient les musiciens américains pendant les années cinquante, son pantalon de velours et sa chemise de toile pour un costume impeccable et des chaussures sur mesure (évidemment !) . Il passait ses journées à repasser (tâche qu´il accomplissait à merveille étant célibataire et maniaque ), à cirer et à briquer … Un jour , il m´annonça fièrement: “Ce soir, je t´invite au théâtre”. Devant ma surprise, il m´expliqua  qu´il avait fait son service militaire avec un type “très marrant” qui, après avoir été pianiste  de jazz et de bar, était devenu acteur, et qu´il nous avait invités à venir le voir dans une pièce qu´il jouait au Théâtre Daunou. Dès qu´il apparut, Henri me désigna un petit bonhomme vêtu de moine. "Il s´appelle de Funès", laissa-t-il tomber. Après la représentation, Louis de Funès, son mètre soixante et ses petits petons, vinrent rejoindre les deux mètres et les immenses panards d´Henri Barrié. Le couple était pittoresque. On les imaginait en bidasses. Nous nous installâmes au bistro en face du Daunou. Jusqu´à la fermeture de l´établissement, les deux compères firent vibrer les murs de leurs éclats de rire, auxquels se joignirent les miens.

Gérard Barray