FANIA …

 

 

 

Les heures grises …

Il suffit d´un coup d´oeil sur internet pour apprendre que Fania Fénelon est née Fania Goldstein, qu´elle fut chanteuse et pianiste et que les Allemands l´envoyèrent en déportation à l´âge de vingt ans, non parce qu´elle était juive disait-elle fièrement (en fait, elle était demi-Juive, sa mère étant “goy”), mais pour appartenir à la résistance et au parti communiste.

Elle eut la chance de faire partie de l´orchestre du camp de Birkenau composé uniquement de femmes , dans lequel elle était chanteuse et pour lequel elle écrivait des arrangements. L´orchestre était dirigé par Eva Malher, la nièce du célèbre musicien. Grâce à leur talent et à leur courage les jeunes femmes appartenant à cet orchestre eurent la vie sauve.

Fania rentra en France , après toutefois être passée entre les mains du trop célèbre Docteur Mengele. Sa santé était chancelante. Elle n´eut plus jamais ses règles, se tira d´un cancer de façon inespérée grâce, sans doute, à son amour de la vie (un jour où j´allai la voir à l´hôpital je demandai à son médecin si je pouvais lui apporter du champagne; il me répondit qu´il me recommandait même de le faire, car elle n´en avait plus pour longtemps. En fait elle en eut pour de nombreuses années) , elle perdit ses cheveux et portait une perruque qu´elle n´enlevait jamais car elle était très coquette. Un jour où elle devait être opérée de je ne sais plus quoi, les infirmières voulurent la lui enlever avant d´entrer dans la salle d´opération. Elle refusa tout net. On appela le chirurgien qui tenta de la convaincre. Elle répliqua: "Ou vous m´opérez avec ma perruque, ou je rentre chez moi". On dut en passer par ses exigences.

Elle était très persuasive. Pour ne pas dire autoritaire. D´un dévouement total pour ses amis, elle était impitoyable avec les gens qu´elle n´aimait pas. Elle conserva toute sa vie le numéro matricule qui était tatoué sur son avant-bras gauche et l´arborait même en tenue de soirée.

Le Cénacle …

Je connus Fania grâce à Pierre Olivier. Pierre, Pierrot, personnage pittoresque, travaillait la nuit aux Halles où il tenait la caisse d´un négociant en produits maraîchers. De jour, il était poète. Et communiste, ce qui lui avait valu de faire quelques séjours dans les prisons de la République, car il était très actif ! Côté Parti, il eut des démêlés avec le bureau politique qui, dans son intolérance, lui reprochait une homosexualité qu´il ne songeait pas à dissimuler.

Je rencontrai Pierrot à l´époque où j´écrivais des musiques de chansons dans une édition musicale, Eco-music, créée par Pierre Barlatier. Nous échangeâmes textes et musiques, sympathisâmes et écrivîmes des chansons ensemble. Pierrot faisait partie du petit groupe d´amis de Fania. Elle aimait s´entourer d´artistes de tous bords. Aucun d´eux n´était une star, mais tous étaient possédés d´une immense envie de vivre pour l´art, sinon de l´art.

A ce cénacle appartenait Albert Wong, chinois, critique musical, chef d´orchestre et propriétaire d´un restaurant que régentait son frère et qui les faisait vivre. Wong devint mon ami. Ce petit bonhomme d´un mètre cinquante–cinq environ, qui pesait une quarantaine de kilos, était d´une force herculéenne : il se mettait en “arbre droit” sur ses deux index et faisait, dans cette position, des tractions ! Lorsqu´il était tout jeune, son père l´avait initié à ce qu´il appelait “L´Art du combat chinois” et qui, plus tard prit le nom de Kung-Fu. Cela avait fait de lui un type redoutable. Il donnait des cours au Collège des ceintures noires de France. Un jour qu´il choisissait, dans un grand magasin, des haltères pour les exercices de musculation de ses élèves, la vendeuse , ébahie, fît appeler le chef de rayon, l´avisant de la présence d´un individu minuscule faisant valser les poids de cinquante kilos comme s´il s´agissait de coussins de duvet!... Cher Albert!

Dans ce petit cénacle, chacun chantait, jouait, composait sous le regard maternel et les conseils éclairés de Fania. Elle avait un petit mais ravissant appartement rue Pigalle, dont le salon était presque entièrement occupé par un piano quart de queue. Fania subsistait grâce à une petite pension du gouvernement. En outre, elle donnait des cours de chant et de piano, mais la plupart du temps, elle le faisait gratuitement (j´ai moi-même bénéficié de sa générosité ). Grâce à elle, j´appris que l´on devait chanter non avec la gorge, mais avec le pubis! Etrange retour du sort, elle s´absentait souvent pour une tournée de concerts en RDA où son talent était très apprécié. Je rappellerai à ce propos qu´en dehors du Français, Fania parlait l´Anglais, l´allemand, l´Espagnol et le Russe.

Se souvenir …

Mon sursis s´étant terminé, je rejoignis l´armée française qui, après avoir fait mon éducation militaire au camp de Montlhéry me destina, sur la suggestion d´un militaire de haut rang ami de ma famille, et avant de m´expédier en Algérie, au “Service de missions” du Ministère de la Défense Nationale. A cette époque, Fania organisait chez elle des petites soirées amicales auxquelles elle invitait l´attaché militaire de l´Ambassade Russe à Paris. Les soirées auxquelles assistait cet important personnage, particulièrement joyeuses, étaient abondamment arrosées de vodka, alcool que Fania appréciait particulièrement. Le caviar était consommé à la cuillère. Au plus fort de la fête, l´officier s´approchait de moi, intéressé qu´il était par les déplacements des chargés de mission!

Aidée de Marcelle Routier, Fania décida d´écrire ses souvenirs de déportation dans le livre intitulé «Sursis pour l'orchestre». Les Américains, intéressés par son récit, décidèrent d´en tirer une série télévisée dont ils confièrent l´adaptation à Arhur Miller. Vanessa Redgrave fut engagée pour interpréter le rôle principal. Lorsqu´elle apprit la nouvelle, Fania explosa littéralement de fureur car non seulement l´actrice – à l´époque où la série a été tournée – avait largement dépassé la quarantaine alors que Fania avait vingt ans lorsqu´elle fut déportée, ce qui décalait complètement l´histoire, mais elle affichait très ouvertement ses sentiments pro-palestiniens. Fania fit la grande colère de sa vie…

Quelques mois plus tard, un agent américain lui proposa de faire une tournée de conférences sur son livre dans un certain nombre d´Universités. Fania accepta. La tournée terminée, l´agent disparut avec l´argent. Fania raya définitivement l´Amérique du globe terrestre.

Le jour où on lui remit la légion d´honneur, les voisins, dérangés par nos rires et nos éclats de voix nous envoyèrent la police dans l´espoir de calmer un peu nos ardeurs. Les deux policiers qui débarquèrent, apprenant l´objet de la fête, ne refusèrent pas de boire un petit coup en notre compagnie.

A Fania …

Et puis ma femme et moi décidâmes de fuir vers le soleil et nous nous installâmes sur la Costa del sol. A chacun de nos voyages à Paris, je retrouvais Fania et nos souvenirs communs. Un jour, elle décida de nous quitter… J´ai gardé une grande tendresse pour Fania Fénelon, Faniouch, Faniouchka.

Gérard Barray