Le Grand Programmateur !     

 

 

 

Je regardais, un soir, l´émission de Mireille Dumas intitulée “Vie privée, vie publique”. J´aime bien Mireille Dumas. Elle déborde de sympathie. Et puis elle a du respect pour la langue française, ce qui n´est pas le cas de tous ses confrères et soeurs.

Elle avait, ce soir-là, invité des personnalités dont le destin avait été changé par une rencontre. Chaque fois que l´une d´elles faisait le récit de son parcours, il s´en trouvait une autre pour dire d´un ton docte: ”C´est vraiment incroyable, tout est écrit !...” et tous de faire chorus, avec l´air de satisfaction jubilatoire que prennent généralement les gens qui sont en train de dire une connerie.

 La question qui ne vint pas –et pourtant j´aime bien Mireille Dumas- aurait pu être la suivante : « Si notre destin est prévu à l´avance, si, comme vous le dites, ‘tout est écrit’ par QUI cela est-il écrit ? Qui est le Grand Scribe, le Manitou Informaticien, l´Ordinateur Universel ?”. Je suis convaincu que très vite l´un de nos chers imprudents n´aurait pu se retenir de lâcher : ”Dieu, bien sûr”. Et là –je ne peux plus me contenir, il faut que j´intervienne!- je lui aurais demandé : LEQUEL ? Mon interlocuteur ayant une tête très catholique, je l´aurais prié de préciser, pour la bonne compréhension de nos téléspectateurs, qui, d´après lui, est préposé aux prévisions ? Lequel des Trois est le Décideur ? Le Père, le Fils, ou le Saint Esprit ? Qui décide que certains vont être les oppresseurs et d´autres les oppressés ? Qui n´hésite pas à désigner certains bébés comme futurs péteurs dans la soie, alors que, pour d´autres, le destin s´arrêtera à l´âge de deux ans, morts de faim dans les bras de leurs mamans ? La plus profonde stupéfaction se peint alors sur le visage de nos célébrités. Qui se permet de mettre en doute l´évident “tout est écrit ?” En tout cas, la réponse tarde à venir ; elle eût évidemment été plus rapide si nous avions eu affaire à un musulman, ou à un juif qui n´ont à leur disposition qu´un dieu unique. (Elle aurait, par contre terriblement embarrassé un hindou qui a quelques vingt-cinq mille divinités à sa disposition.)

 Quoi qu´il en soit, il n´a pas la tâche facile, le Grand Programmateur : Imaginons deux copains qui montent à l´assaut à l´occasion d´une de ces saloperies de guerres qui jalonnent –bien dit- l´histoire de l´humanité. Lequel va-t-il choisir pour recevoir une balle en plein front alors que l´autre s´en tirera sain et sauf ? Demandez l´programme ! Aujourd´hui, il est débordé, le Grand Programmateur, alors, que fait-il? Il envoie un bel obus au milieu de ce tas de viande et en voilà une vingtaine en moins. Grâce à Dieu (oh!), dans les moments de grand surmenage, il a à sa disposition des tas de recettes éliminatoires : holocauste, tsunamis, épidémies de toutes sortes, c´est très bien, les virus, c´est mutant, ça dure…

Et puis, s´il n´y avait que l´homme, dont il faille établir le destin, il y a aussi des millions, des milliards d´animaux ou alors ils n´y ont pas droit au “tout est écrit”? Tu parles d´un boulot! Ils n´ont pas pensé à tout ça nos invités de Mireille Dumas, ils béent… Alors, je leur donne ma solution : Rien n´est écrit. Il n´y a pas de signes. Il n´y a pas de sort, bon ou mauvais. Il n´y a que le hasard.

Exemple : ça se passe à la maison, à la campagne. Portes et fenêtres sont ouvertes pour laisser entrer les effluves printanières, lorsque tout à coup, j´aperçois par hasard un tout petit lapineau que j´avais vu, quelques instants plus tôt jouer, avec ses frères et soeurs, de la fenêtre de ma chambre. Il pénètre dans le salon, venant du jardin, par une des portes-fenêtres ouvertes. Par hasard la porte qui donne sur le parking, de l´autre côté du salon, est ouverte elle aussi. Un mouvement involontaire de ma part fait que le petit animal remarque ma présence. Il a peur, va fuir. Par où il est venu ? Non, par hasard il choisit la porte du parking. Par hasard un de mes chiens nommé Boudi (Boudi, c´est son diminutif, son vrai nom, c´est Boudin créole des Antilles) est allongé tout près de là, nez au vent, lorsqu´il voit arriver à la vitesse de l´éclair une “tapa” en forme de lapin. Il ouvre sa grande gueule, happe, mastique brièvement, déglutit. Le hasard, pour lui, a bien fait les choses, ce jour-là. Pour le lapin, ça a été une autre paire d´oreilles !

Gérard Barray